Comme j’aime bien Thomas Mann (1875-1955), j’ai eu envie de m’intéresser un peu aux membres de sa famille qui ont été également écrivains. De plus, Bernhard du blog « Coquecigrue et ima-nu-ages » m’avait conseillé la lecture de Klaus Mann, fils du célèbre Prix Nobel de 1929.
Aussi, ce récit de voyage de 1928 « A travers le vaste monde », écrit à quatre mains par Klaus (1906-1949) et par sa sœur Erika, son aînée d’un an, (1905-1969), m’a tout de suite attirée et a aiguisé ma curiosité.
Note pratique sur le livre
Editeur : Payot
Année de publication initiale : 1929 ; (de cette traduction) 2006
Genre : récit de voyage
Traduit de l’allemand par Dominique Laure Miermont et Inès Lacroix-Pozzi
Nombre de pages : 206
Quatrième de Couverture
Le 7 octobre 1927, les enfants terribles de Thomas Mann, Erika et Klaus, quittent Rotterdam pour New York. Elle a vingt-deux ans, lui vingt et un. Après divers échecs personnels, ils entreprennent ce tour du monde de neuf mois pour être réunis, mais aussi pour faire parler d’eux en profitant de la célébrité de leur père, bientôt prix Nobel de littérature. Ils demeurent six mois aux Etats-Unis puis découvrent Hawaii, le Japon, la Corée et l’Union soviétique. L’apparente insouciance de ces deux jeunes gens qui s’amusent à se faire passer pour des jumeaux est à l’image de ces années d’avant la crise économique et les dérives fascistes, mais ils n’en comprennent pas moins que l’Europe, si minuscule vue du Kansas ou de Corée, n’est pas le monde.
(Source : site de l’éditeur)
Mon avis
Les deux premiers tiers du livre, à peu près, sont consacrés aux Etats-Unis : New York, Los Angeles, Hollywood, Chicago, et les régions entre la Californie et Chicago. Dans cette partie américaine, nos deux jeunes auteurs rencontrent énormément de beau monde, en particulier les célébrités allemandes de l’époque qui s’étaient installées en Amérique pour faire fortune. Acteurs, cinéastes, écrivains, auteurs dramatiques sont donc abondamment cités et, malheureusement, beaucoup d’entre eux sont aujourd’hui tombés dans l’oubli, à moins qu’ils ne soient encore connus de quelques spécialistes du cinéma muet…
Bref, cette première partie américaine m’a semblé un peu ennuyeuse, avec trop de mondanités, trop de « name dropping » qui ne nous disent plus grand-chose aujourd’hui. Il m’a semblé, dans cette partie, que Klaus et Erika restaient un peu trop dans le milieu huppé des expatriés allemands du milieu artistique le plus privilégié. Cela ne correspondait pas vraiment à mes attentes de lectrice, même si certains brefs passages sur le racisme, sur la prohibition, sur la souffrance animale dans les abattoirs porcins ou sur le fonctionnement de la justice américaine peuvent paraître encore pertinents et convaincants de nos jours, avec des formules qui n’ont rien perdu de leur force, presque cent ans plus tard.
J’avoue avoir lu avec beaucoup plus de plaisir la partie asiatique du livre – au Japon, en Corée, en Sibérie et à Moscou – car nous quittons les mondanités frivoles pour des propos plus sérieux, des vraies réflexions, qui osent même parfois les allusions politiques claires. Nous voyons, en particulier à Hawaï, que Klaus et Erika se moquent des conceptions nazies de peuples soi-disant « dégénérés » et qu’ils tournent cette idéologie en dérision. Aux Etats-Unis, ils proclament que l’avenir appartiendra aux races métissées. D’une manière générale, leurs idées semblent très progressistes et en avance sur leur temps. Pour autant, ils ne paraissent pas non plus très fanatiques du régime soviétique (la Russie était devenue communiste seulement onze ans plus tôt) : disons que leur regard sur ce pays reste attentif et ouvert, dans un effort d’objectivité. Ils décrivent leurs observations et cherchent à les analyser, comme le feraient des journalistes aguerris, ce qui est assez étonnant pour de si jeunes gens. L’humour et l’ironie sont souvent présents, particulièrement dans les récits de rencontres avec d’autres voyageurs, les descriptions des caractères humains.
J’ai donc mis un certain temps à rentrer dans ce récit et à l’apprécier pleinement, mais ce fut en définitive une bonne lecture, intéressante, dépaysante, bien rythmée. Les deux auteurs, jeunes et facétieux, mais aussi habiles et sensibles, suscitent une véritable sympathie chez le lecteur.
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Un extrait page 115-116
Voilà donc à quoi ressemble la région si typique comprise entre la Californie et Chicago. Maintenant, nous la connaissons. Ce ne serait pas si mal si c’était un peu moins civilisé. Un soupçon de sauvagerie, mais pas ce confort abominablement nécrosé ! L’Amérique veille à ce que les bienfaits de la civilisation – cinéma, Ford, Camel, radio, chewing-gum – arrivent jusque dans les coins les plus reculés du continent.
Face à cette Amérique par trop réelle, on repense à l’Amérique fantasmagorique, fabriquée de toutes pièces, dont font l’apologie nos romantiques anglomanes – en tête, l’Augsbourgeois Bert Brecht – comme le firent autrefois d’autres poètes, fort raillés – pour les Indes ou l’Italie. Ce qu’ils ont imaginé sur les États-Unis est tellement faux que c’en est d’un ridicule achevé. Nous souhaiterions à Bert Brecht d’être obligé de passer une semaine à Wellington ; il se pourrait bien que le dégoût l’empêche de respirer ! Qu’il reste plutôt à Augsbourg ou à Berlin pour y chanter le pays de tous les possibles ! Voilà ce qui arrive quand Dieu a doté quelqu’un d’un talent poétique et d’assez de sens des affaires pour en tirer parti, mais pas de l’intelligence qu’il faudrait pour le gérer correctement, pas même de la lucidité nécessaire pour l’employer à bon escient.
New York et Chicago peuvent certes donner le vertige ; mais on déchante dès qu’on découvre la province. Qu’est-ce que c’est que cette ville ? Un village planifié où les fermiers des environs font leurs courses, avec des rues tracées au cordeau et une foule d’automobiles. Quel lugubre éden ! S’il y a un endroit où la foi dans l’avenir est réduite à l’impuissance, c’est bien ici. Car elle ne se heurte à aucune résistance, sinon à la mortelle tranquillité d’hommes qui vivent bien dans leur corps mais dont l’âme est gagnée par la décomposition et l’abrutissement.
Quelques jours plus tard, nous sommes dans le Grand Canyon, immense gorge au nord de l’Arizona. Il représente l’un des multiples records de l’Amérique, en l’occurrence le record du paysage le plus invraisemblable. Jamais on n’aurait pu supposer l’existence sur notre terre de cet abîme aux multiples couleurs. Ces à-pics mauves, rouge sang, brunâtres, c’est ainsi que l’on imagine les montagnes d’autres planètes.
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Un extrait page 165
Le Japon, tel que Lafcadio Hearn l’a décrit, nous accueille : élégance, coquetterie, petits rires, kimonos, papillons en papier. Cela existe-t-il donc encore ? Dehors, il y a le Japon dangereux, divisé, problématique, englué dans sa crise.
Les jeunes filles préposées à notre service ne comprennent pas un mot d’anglais, mais elles ne cessent de se tordre de rire parce que nous ignorons tout du japonais, sauf : merci, s’il vous plaît, thé, sel, pain et bain. Ce dont nous avons le plus besoin, nous le trouvons dans un petit livre rouge où, à part les choses absolument indispensables sur le plan pratique, il y a des remarques mutines du genre : « Je t’aime du fond du cœur » ou bien : « En amour, le rang social ne fait absolument aucune différence ! » Nous les proposons à nos jeunes demoiselles qui s’en amusent infiniment et s’en réjouissent comme des enfants.
Elles ne nous quittent pas d’une semelle, nous devons même nous changer en leur présence. Il y a longtemps que nous avons perdu le sens du mot « service ». Nos soubrettes ont l’esprit aussi pratique que des employés du fisc, mais elles sont lestes comme des chatons et si astucieuses et attentives ! Riant et opinant du bonnet, elles devinent et exaucent nos moindres désirs avec la meilleure grâce du monde.
Le plus difficile, c’est de se faire à la nourriture. Le maniement des baguettes et la position assise ne sont pas au-dessus de nos capacités, mais les mets de base et la préparation des plats – tous ces sales petits machins, poisson cru, sauce brunâtre, du riz, encore du riz, toujours du riz –, impossible d’y prendre goût, et d’ailleurs cela ne nous réussit pas. Il existe bien quelques bonnes spécialités, par exemple de la tortue, mais on n’en trouve pas souvent. Il n’y a que le thé qu’ils sachent préparer d’une façon qui est aussi pour nous un véritable plaisir. Quand on a lu Le livre du thé de Kakuzo Okakura, cela semble évident, et l’on comprend aussi que la célèbre cérémonie du thé, loin d’être un usage antique et superficiel, a une grande importance sur le plan culturel. Car ce peuple, qui utilise le formalisme pour traduire ses sentiments profonds, a fait de la préparation et de la consommation du thé un art très caractéristique de sa nature profonde. Chose amusante et instructive : il y a eu des écoles et des époques historiques dans cet art, comme en littérature et en peinture, et on fait la distinction entre des tendances classique, romantique et naturaliste dans la préparation du thé – distinctions dont la signification n’est pas seulement culturelle et esthétique, mais aussi religieuse.
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