« Freund! Wo haben Sie nur die Erfahrung von mir her? »
(Ami ! Où avez-vous donc appris tant de choses sur moi ?)
Lettre de Wagner à Nietzsche, 13 juillet 1876
1Au milieu du mois d’août 1876, dans la petite ville de Bayreuth en Franconie dans l’État de Bavière, s’ouvrait un événement culturel d’un genre singulièrement nouveau : un festival de musique. Pour la première fois en Europe, au cœur de l’été, dans un site tout à fait provincial, un bâtiment construit sur une petite colline aux abords d’un bourg accueille la représentation d’œuvres musicales interprétées par des musiciens venus de tous horizons. Mais il ne s’agissait pas de n’importe quelles œuvres. Ce nouveau théâtre des festivals avait été édifié pour révéler au monde la Tétralogie de Richard Wagner : L’Anneau du Nibelung, ce cycle de quatre opéras dont le compositeur avait achevé la composition en 1874, vingt-et-un ans après avoir rédigé le livret.
2Friedrich Nietzsche avait rencontré Wagner en 1868. Le tout jeune philosophe de vingt-quatre ans fréquenta assidûment le compositeur de trente-et-un ans son aîné qui habitait alors à Tribschen, villa située au bord d’un lac près de Lucerne, en Suisse. De très nombreuses lettres de Nietzsche témoignent de l’intense intimité intellectuelle qu’il cultivait auprès du poète-mage, telle celle du 4 août 1869 envoyée à son ami Carl von Gersdorff :
« J’ai trouvé un homme qui, mieux que tout autre, me révèle l’image de ce que Schopenhauer appelle ‟le génie” et qui est entièrement imprégné de cette philosophie merveilleusement intime. Ce n’est autre que Richard Wagner, sur lequel tu ne dois croire aucun jugement que l’on trouve dans la presse, dans les écrits des musicologues, etc. Personne ne le connaît et ne peut le juger, car le monde entier repose sur d’autres fondements et n’est pas à l’aise dans son atmosphère. Il règne en lui une idéalité si inconditionnelle, une humanité si profonde et si touchante, un sérieux si sublime que je me sens près de lui comme près du divin. »1
Le 3 septembre 1869, il écrit à son ami Erwin Rohde installé à Florence :
« Moi aussi, j’ai mon Italie, seulement je ne peux y aller que les samedis et les dimanches. Mon Italie s’appelle Triebschen, et je m’y sens déjà comme chez moi. Ces derniers temps, j’y ai été quatre fois presque coup sur coup et, par-dessus le marché, presque chaque semaine une lettre suit le même chemin. Cher ami, ce que j’apprends et vois, ce que j’entends là est impossible à dire. Schopenhauer et Goethe, Pindare et Eschyle vivent encore, crois-moi ».
Quelques mois plus tard, dans une lettre du 11 mars 1870, il écrit de nouveau à Carl von Gersdorff : « C’est un enrichissement infini de la vie que de connaître de près un tel génie. » Et deux mois après, le 21 mai 1870, dans une lettre cette fois adressée à Wagner à l’occasion de son anniversaire, il écrit : « S’il est vrai, comme vous l’avez écrit un jour – et j’en suis fier – que la musique me dirige, vous êtes en tout cas le chef d’orchestre de ma musique ». Et en mai 1876, une nouvelle fois à l’occasion de l’anniversaire du maître, quelques mois avant l’ouverture du premier Festival de Bayreuth, il écrit :
- 2 Lettre de Nietzsche à Richard Wagner, 21 mai 1876, Correspondance Nietzsche-Wagner, tr. éd. Kimé, P (...)
« Il y a presque exactement sept ans que je vous ai fait ma première visite à Tribschen, et je ne saurais vous dire davantage pour votre anniversaire sinon que depuis ce jour, au mois de mai, je fête chaque année mon anniversaire spirituel. Car depuis lors, vous vivez et agissez sans cesse en moi comme une goutte de sang nouveau dans mes veines qui ne s’y trouvait certainement pas auparavant. Cet élément, qui trouve en vous son origine, m’entraîne, me trouble, m’encourage, me stimule et ne me laisse plus en paix, si bien que je pourrais presque en venir à vous en vouloir de cette éternelle agitation, si je ne sentais pas très clairement que cette agitation me pousse sans cesse à devenir plus libre et meilleur. »2
Wagner irriguant le réseau sanguin de Nietzsche… Wagner créant en lui cette incertitude qui ne laisse pas en repos mais qui est aussi le plus grand bonheur possible car elle est la liberté et la vie… Il est peu d’éloges aussi profonds et aussi sensibles. La proximité amicale et intellectuelle entre les deux hommes au cours de ces années laissa une marque indélébile dans la conscience de Nietzsche. Même après leur rupture, alors qu’il rédigeait au même moment les pamphlets les plus agressifs contre Wagner, il souhaitait encore témoigner dans sa correspondance privée de la qualité de sa relation avec le compositeur. Il écrit ainsi à son ami Georg Brandes le 10 avril 1888 :
« J’ai eu la chance d’entrer, dès le début de mon existence bâloise, dans une intimité indescriptible avec Richard et Cosima Wagner, qui vivaient alors dans leur domaine de Tribschen, près de Lucerne, comme sur une île et comme détachés de toutes leurs relations antérieures. Nous avons partagé pendant quelques années tout ce qui était grand et petit : il y avait une confiance sans limites. »
3De nombreuses autres lettres du philosophe de cette époque décrivent cette intimité intellectuelle, et il note, dans sa très personnelle autobiographie publiée cette même année 1888 :
- 3 Friedrich Nietzsche (1993), Ecce Homo, « Pourquoi je suis si malin », §5, éd. Jean Lacoste et Jacqu (...)
« Je fais peu de cas de tous mes autres rapports avec les hommes. À aucun prix je ne voudrais effacer de ma vie les journées passées à Tribschen, des journées de confiance, de gaieté, de hasards sublimes – de moments profonds… Je ne sais pas ce que d’autres ont vécu avec Wagner : au-dessus de notre ciel, jamais un nuage n’a passé. »3
4La création de la Tétralogie de L’Anneau du Nibelung en 1876 fut un événement d’une importance considérable pour Wagner, l’aboutissement de toute une vie. Il allait enfin pouvoir montrer au monde ce titanesque drame musical inspiré des légendes germaniques et scandinaves. Quinze heures de musique réparties en quatre soirées, une musique complexe et infiniment élaborée : l’œuvre était d’une ambition sans égale.
- 4 La bibliographie sur les liens entre ces deux hommes est considérable et leur rupture a été abondam (...)
5Mais alors que l’impatience de Nietzsche était extrême, ce que le jeune philosophe découvrit sur scène ne correspondait pas à son attente. L’expérience du spectacle, cette réalité prosaïque du théâtre lui fut insupportable. La représentation scénique de l’œuvre entre costumes grotesques et décors de carton-pâte fit s’évanouir son rêve d’idéal… Et ce moment, qui aurait pu être pour lui l’apothéose d’une expérience esthétique totale, marqua le début de la fin : Nietzsche rompit les amarres4.
6En juillet 1876, juste avant le premier lever du rideau du Festival de Bayreuth, Nietzsche publia sa quatrième Considération inactuelle intitulée « Richard Wagner à Bayreuth ». Il s’était alors livré à une étude précieuse et fulgurante de l’esthétique wagnérienne et en particulier de L’Anneau du Nibelung. Le philosophe mesurait parfaitement la portée intellectuelle de l’œuvre. Il savait que la pensée de Wagner s’exprime par les moyens du poète, non du dialecticien :
- 5 Friedrich Nietzsche (1876 [1993]), Richard Wagner à Bayreuth, § IX, éd. Jean Lacoste et Jacques Le (...)
« La faculté poétique dans Wagner se montre en ceci, qu’il pense en faits visibles et sensibles et non en notions, c’est-à-dire qu’il pense d’une manière mythique comme de tout temps a pensé le peuple. Le mythe n’est pas basé sur une pensée comme se le figurent les enfants d’une civilisation raffinée, mais il est lui-même une pensée ; il donne une idée du monde, mais c’est par une suite de faits, d’actions et de souffrances. L’Anneau du Nibelung est un immense système de pensées, mais sans la forme spéculative de la pensée. Un philosophe pourrait peut-être lui opposer quelque chose d’analogue qui serait complètement dénué d’images et d’action et ne nous parlerait que sous la forme d’idées ; on aurait alors représenté la même chose dans deux sphères disparates, une fois pour le peuple, et une fois pour l’opposé du peuple, pour l’homme théorique. Wagner ne s’adresse donc point à ce dernier, car l’homme théorique comprend ce qui est essentiellement poétique, le mythe, à peu près comme un sourd comprend la musique5. »
7Tous les écrits de Nietzsche sur Wagner, que cela soit avant ou après la rupture, prouvent qu’il avait une profonde connaissance de l’œuvre de son aîné. Or, et c’est l’objet du présent article, il s’avère que la pensée de Wagner joua un rôle déterminant dans l’élaboration même de la future philosophie de Nietzsche : non pas la pensée théorique du compositeur qui s’exprimait souvent maladroitement dans ses écrits, mais sa pensée morale et intellectuelle qui s’exprimait à travers son œuvre musical. L’étude attentive du poème de L’Anneau du Nibelung permet ainsi de retrouver, avant même qu’il ne les expose dans ses livres, l’une des origines des axes de réflexion majeurs du Nietzsche de la maturité : la volonté de puissance, le surhomme, la pulsion dionysiaque, le rire de l’homme supérieur, le refus des arrière-mondes, la morale du ressentiment, l’homme théorique, le mensonge socratique, le dépassement de soi, le grand style, l’éternel retour… Ces thèmes fondamentaux ne font bien sûr pas l’objet de développements conceptuels au sein de la Tétralogie, mais ils s’expriment à travers la matière du drame wagnérien. Et, quoique dissimulés à l’intérieur du flot musical et poétique, Nietzsche saura parfaitement les entendre et les comprendre. Notre hypothèque, c’est que le livret de L’Anneau du Nibelung est l’une des sources de la réflexion philosophique que Nietzsche développera à partir de 1878 et la publication de son livre majeur : Humain trop humain.
- 6 Cosima Wagner, l’épouse du compositeur, note dans son journal le 5 avril 1871 : « Le professeur Nie (...)
- 7 Sur la une postérité nietzschéenne de la Tétralogie, voir Timothée Picard (2006), Wagner, une quest (...)
8Nietzsche reconnaissait implicitement l’importance de la pensée de Wagner dans l’élaboration de sa réflexion. S’adressant à lui dans la dédicace de La Naissance de la tragédie (1872), il écrit : « Toutes les conceptions qu’il [Nietzsche] a forgées, c’est comme en conversant avec vous présent qu’il les a forgées, de sorte qu’il ne pouvait rien écrire qui ne fût en accord avec cette présence. »6 Il parle alors de Wagner comme d’un « précurseur ». C’est d’ailleurs au cours de leur intense fréquentation, entre 1868 et 1876, que Wagner acheva la musique de Siegfried (1871) et du Crépuscule des dieux (1874), les troisième et quatrième volets du cycle, qui sont symboliquement les plus riches.7
9Le concept nietzschéen dont l’origine wagnérienne est le plus souvent rappelée est celui du surhomme : le héros Siegfried en est, en effet, l’incarnation la plus parfaite. Cette identification de Siegfried au surhomme a d’ailleurs été reconnue par beaucoup et très tôt (ainsi par George Bernard Shaw dès 1898). Le surhomme nietzschéen, compris comme celui qui traverse l’existence dans l’affirmation de ses instincts créateurs, est le héros guidé par l’enthousiasme de la vie vécue, dans ses peines comme dans ses joies. Nietzsche explique que le sentiment d’une augmentation de notre puissance nous fait ressentir une forme de bonheur. Or tout le récit de L’Anneau du Nibelung montre que Siegfried porte en lui cette pulsion de vie et cette volonté d’expansion de soi qu’il nourrit de son instinct de liberté. Le jeune homme est grisé par ce sentiment d’intensification de soi. Ceci correspond exactement à ce que Nietzsche appellera la volonté de puissance. Siegfried incarne la joie victorieuse de la jeunesse insouciante, le plaisir du chant à plein poumon, le goût de l’exploit invraisemblable (il traverse une mer de feu) et un puissant désir d’amour. « Ô Siegfried ! Vie de la terre ! Héros riant ! » s’exclame Brünnhilde. Son amante donne ici la plus juste des caractérisations du surhomme : fidèle à la terre, dans la joie et le rire. Cette intuition du surhomme naît d’ailleurs très tôt chez Wagner et préside à toute l’élaboration de L’Anneau. Il écrit en effet, dès 1849, au milieu de la fièvre révolutionnaire des émeutes de Dresde, ce texte vibrant :
- 8 Richard Wagner « La Révolution », texte publié anonymement dans le journal de Dresde Volksblätter, (...)
« Que soit détruite la folie qui donne prise à la mort sur la vie, au passé sur l’avenir. La loi des morts est leur propre loi, elle partage leur sort et meurt avec eux, elle ne doit pas régner sur la vie. La vie est sa propre loi. Puisque la loi est pour les vivants et non pour les morts, et puisque vous, les vivants, vous êtes et que personne n’est supérieur à vous, vous êtes vous-mêmes la loi, votre propre liberté est votre loi et je veux détruire la domination de la mort sur la vie. Que soit détruite la folie qui rend les hommes esclaves de leur propre création : la propriété. Le bien suprême de l’homme est sa force créatrice, c’est la source d’où vient tout bonheur. Le réel plaisir est dans l’utilisation de cette force, dans la production même, non dans le produit. Le produit de l’homme est sans vie ; que disparaisse cette folie qui limite le plaisir, paralyse la force libre, crée la propriété hors de l’homme et le rend esclave de sa propre création ! »8
10Ce texte lyrique, très hégélien, contient tout l’esprit de la future Tétralogie, et même une part de son récit : on y lit la condamnation de la propriété (l’anneau du Nibelung qui donne la richesse est aussi un anneau magique et maudit qui apporte la mort), on y lit la célébration de la vie héroïque du bouillonnant Siegfried. Mais plus encore, on y trouve cette préfiguration du Surhomme, celui dont le bien suprême est sa force créatrice dont « le réel plaisir est dans l’utilisation de cette force », si ce n’est que dans ce texte, s’exprime une dimension collective bien différente de l’intuition nietzschéenne de l’émancipation individuelle. En 1849, Wagner est socialiste, il pense encore à partir de la collectivité.
- 9 Dans Nietzsche contre Wagner, on lit : « Si, dans cet écrit, j’entends déclarer que Wagner est nuis (...)
11Autre déclaration exemplaire, Siegfried s’exclame dans la scène 2 du premier acte du Crépuscule des dieux : « J’ai uniquement hérité de mon corps, et à vivre, je le consume ». Il existe peu de proclamation plus nietzschéenne. Or nous sommes bien avant les écrits du Nietzsche de la maturité, trente ans avant si l’on considère le livret de la Tétralogie (1853), dix ans avant si l’on considère l’œuvre achevée (1874). Mais, quel que soit le mode de calcul, ce personnage héroïque avec ses caractéristiques morales spécifiques précède nettement les publications de Nietzsche. Tout philosophe qui veut étudier le Surhomme chez Nietzsche doit donc commencer impérativement par étudier le personnage de Siegfried9.
- 10 Friedrich Nietzsche (1885[1993]), Ainsi parlait Zarathoustra, IV, « De l’homme supérieur », § 20, é (...)
12Deuxième thème nietzschéen qui préexiste dans la Tétralogie : le rire. Le mot « lachen » (rire) tient une place considérable dans la poétique tétralogique. Bien au-delà des secousses de l’hilarité, le rire dans L’Anneau du Nibelung est associé à la lumière et à l’extase ; il décrit même parfois un état naturel de la divinité, comme dans ces vers du nain Alberich, parlant des dieux du Walhall : « Vous qui vivez là-haut / dans les cieux, / qui riez et aimez ». Le rire caractérise la noblesse du dieu et du héros. « Lachen » est aussi le terme qui décrit le soleil, le printemps, le métal incandescent ou encore l’union héroïque entre Siegfried et Brünnhilde saluant leur nouvelle humanité mortelle : « lachender Tod ! », (riante mort) s’exclament-ils au moment de célébrer leur union. Or, ce rire supérieur et métaphysique, omniprésent dans le livret de la Tétralogie, tient une place considérable aussi dans la philosophie nietzschéenne. Zarathoustra s’exclame ainsi : « Apprenez donc à rire par-dessus vos têtes ! Élevez vos cœurs, bons danseurs, haut, plus haut ! Et n’oubliez pas le bon rire ! Cette couronne du rieur, cette couronne de roses à vous, mes frères, je jette cette couronne ! J’ai canonisé le rire ; hommes supérieurs, apprenez donc – à rire ! »10 Wagner achève le livret de L’Anneau du Nibelung en 1853, le texte de Nietzsche date de 1885. Il n’est pas impossible que la place centrale accordée au rire chez Nietzsche lui ait été soufflée par le livret de la Tétralogie qu’il connaissait parfaitement. « J’ai repris encore et encore le dernier acte de Siegfried avec un ravissement sans fin », écrit-il à Wagner le 15 octobre 1872.
13Un parfait exemple chez Wagner de l’affirmation de la vie présente et du rejet des fictions métaphysiques se voit dans la scène 3 du troisième acte de l’opéra Siegfried, au moment où le héros et la jeune vierge se rencontrent. Siegfried, transi de désir, tente de convaincre Brünnhilde, jeune femme qui lui est promise par le destin, de céder à son amour. Au moment de perdre sa virginité, face à l’ivresse érotique du héros, Brünnhilde prend peur. Ancienne divinité, elle sait que le destin du monde se joue dans leur union mais elle préfère une union abstraite et théorique, à la réalité charnelle d’une union sexuelle.
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Siegfried
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Erwache, Brünnhilde!
Wache, du Maid!
Lache und lebe,
süßeste Lust !
Sei mein ! Sei mein ! Sei mein !
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Réveille-toi, Brünnhilde !
Éveille-toi, vierge !
Ris et vis,
plaisir très doux !
Sois mienne ! Sois mienne ! Sois mienne !
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Brünnhilde
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O Siegfried! Dein
war ich von je!
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Ô Siegfried ! Tienne,
je le fus toujours !
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Siegfried
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Warst du’s von je,
so sei es jetzt !
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Si tu le fus toujours,
sois-le maintenant !
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Brünnhilde
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Dein werd’ ich ewig sein!
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Je serai tienne éternellement !
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14La séquence musicale correspondant à ce dialogue fait entendre une grande différence de traitement entre les passages chantés par Siegfried, pleins d’énergie orchestrale, et les lignes de dialogue de Brünnhilde où la voix et l’orchestre semblent presque éteints. Brünnhilde ne sait pas opposer de musique, elle ne sait pas convaincre par l’intérieur. Face à elle, Siegfried impose une musique fiévreuse de désir. Il est doublement nietzschéen : d’abord en état créateur, en faisant surgir de lui la musique ; ensuite, en cherchant à ramener Brünnhilde dans la réalité du monde tel qu’il est, la réalité de ses bras qui enlacent la femme qu’il aime. Siegfried n’a aucune préoccupation pour les arrière-mondes que sollicite continuellement Brünnhilde. En véritable héros nietzschéen, il ne se vit pas dans la projection de l’être en dehors de lui-même : il aime ce qui est là, jusqu’au bout de son existence.
15Autre parfait exemple du caractère pré-nietzschéen du récit de L’Anneau du Nibelung, la rencontre désastreuse entre les filles du Rhin et Siegfried dans la scène 1 du troisième acte du Crépuscule des dieux.
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Filles du Rhin
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Siegfried! Siegfried!
Wir weisen dich wahr.
Weiche, weiche dem Fluch!
Ihn flochten nächtlich
webende Nornen
in des Urgesetzes Seil!
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Siegfried ! Siegfried !
Nous te disons la vérité.
Fuis, fuis la malédiction !
De nuit,
les Nornes la tressèrent
dans la corde de la loi originelle !
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[…]
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Siegfried
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Den Reif entringt ihr mir nicht!
Denn Leben und Leib,
seht:
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Jamais vous ne m’arracherez l’anneau !
Car ma vie et mon corps,
voyez :
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(Il ramasse une motte de terre, l’élève au-dessus de sa tête et,
sur son dernier mot, la jette derrière lui.)
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so werf’ ich sie weit von mir!
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c’est ainsi que je les jette loin de moi !
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Filles du Rhin
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Kommt, Schwestern!
Schwindet dem Toren!
So weise und stark
verwähnt sich der Held,
als gebunden und blind er doch ist.
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Venez, sœurs !
Laissons ce fou !
Le héros se croit
si sage et si fort
quand il n’est qu’un aveugle captif.
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- 11 Friedrich Nietzsche (1882[1993]), Le Gai savoir, § 283, éd. Jean Lacoste et Jacques Le Rider, R. La (...)
16Il y a dans la Tétralogie de L’Anneau du Nibelung un lien intime entre la joie de l’amour et l’imprudence insouciante, comme à l’inverse entre le manque d’amour et la peur de mourir. Siegfried, être d’amour, n’a aucune peur de la mort. « Croyez-moi ! Le secret pour récolter la plus grande fécondité, la plus grande jouissance de l’existence, consiste à vivre dangereusement ! » s’exclame Nietzsche en 1882 dans Le Gai Savoir.11
- 12 Friedrich Nietzsche (1882[1993]), Le Gai savoir, p. 214.
17Siegfried ne craint pas la mort car elle est pour lui la liberté suprême. Et de toute façon, la vie est en telle quantité en lui qu’il est prêt à la dépenser avec profusion et même à la perdre sans égard. Les mises en garde des filles du Rhin évoquant la prophétie des Nornes sont sans effet sur lui car il ne s’intéresse à aucune abstraction métaphysique pas plus qu’à l’évocation des arrière-mondes (les « Nornes » sont les Parques de la mythologie nordique). Ce qu’il veut, lui, c’est vivre. Vivre le plus intensément possible. Mais cette immense vie qui est en lui cherche son expansion et non sa simple conservation. « Vouloir se conserver soi-même, c’est l’expression d’un état de détresse, une restriction du véritable instinct fondamental de la vie qui tend à l’élargissement de la puissance et qui, fort de cette volonté, met souvent en question et sacrifie la conservation de soi », écrit Nietzsche toujours dans le même ouvrage.12
18Siegfried veut s’affirmer dans des passions généreuses, des volontés conquérantes et des folies héroïques. Il tente ici d’imposer au monde les valeurs des forts : la prise de risque, l’audace, la liberté, la vantardise même. La force est quelque chose qui doit s’éprouver et donc rencontrer l’adversité. Voilà pourquoi Siegfried provoque les filles du Rhin dans un jaillissement de puissance, jusque dans la folie. Il est à ce moment, une nouvelle fois, la plus parfaite incarnation de ce que Nietzsche nommera ultérieurement le surhomme. Mais les filles du Rhin ne comprennent rien à cette proposition héroïque, libertaire et dionysiaque, à ce défi aux lois et à la logique : « Le héros s’imagine être sage et fort alors qu’il est captif et aveugle ! »
19Dernier exemple attestant de cette correspondance entre le livret de la Tétralogie et la pensée de Nietzsche : le court dialogue entre le héros Siegfried et Gunther, le traître pris de remords, à la scène 2 du troisième acte du Crépuscule des dieux. Cet échange se déroule quelques minutes avant l’assassinat du héros.
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Siegfried
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(Il prend la corne de Gunther
et verse une partie du contenu dans la sienne, jusqu’à la faire déborder.)
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Nun floß gemischt es über :
der Mutter Erde
laß das ein Labsal sein !
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Mélangés, ils ont débordé.
Que la terre mère
s’en réjouisse !
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Gunther
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(avec un profond soupir)
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Du überfroher Held
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Toi, héros débordant de joie !
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20Siegfried fait couler le vin sur la terre. L’acte est symbolique et prophétique. Son propre sang va bientôt couler et imbiber le sol. Mais cette libation païenne s’accomplit dans une joie débordante. Siegfried aurait d’ailleurs pu tout simplement verser une part du contenu de la coupe en l’inclinant pour offrir le breuvage à la terre. Or il fait le choix bien particulier de l’excès de liquide qui vient déborder de son contenant. Ce geste est tout différent et beaucoup plus intéressant : le débord de la coupe symbolise la démesure et la folie dionysiaque du héros poète. Nietzsche s’en souviendra possiblement lorsqu’il écrit dans le prologue d’Ainsi parlait Zarathoustra : « Bénis la coupe qui veut déborder, que l’eau toute dorée en découle, apportant partout le reflet de ta joie ! »
21Et l’expression « überfroher Held », héros sur-joyeux, qu’utilise Gunther pour qualifier Siegfried annonce directement l’Übermensch nietzschéen. Le Surhomme est celui qui place la joie par-dessus tout, une joie qui déborde dans l’affirmation continuelle de la vie et de la puissance.
- 13 Travail que nous avons mené dans notre ouvrage à paraître : La Tétralogie de Richard Wagner, l’opér (...)
22La poursuite de l’étude attentive, vers par vers, mesure par mesure, de L’Anneau du Nibelung continuerait d’abonder la thèse d’une étroite corrélation entre « l’immense système de pensées » qui se découvre dans le livret de la Tétralogie et la philosophie nietzschéenne13. L’antériorité du cycle de Wagner sur les publications de Nietzsche incite à voir dans l’un la source d’inspiration de l’autre. Or cette filiation est pratiquement un impensé des études nietzschéennes. Pourquoi une telle absence historiographique ?
23La rupture entre les deux hommes à partir de 1876 et la virulence des attaques de Nietzsche contre Wagner après la mort de ce dernier ne doivent pas masquer leur proximité intellectuelle par-delà leurs inévitables et incontestables divergences. Si cette proximité est si rarement étudiée dans le détail, c’est parce qu’elle nécessite une connaissance étroite des livrets de la Tétralogie et que souvent ceux-ci ont été négligés, voire méprisés.
- 14 Rony Klein (2015), « L’esthétique de Nietzsche. Au croisement de l’identité allemande », Études ger (...)
- 15 Steven Aschheim (1994), The Nietzsche Legacy in Germany: 1890-1990, Berkeley, University of Califor (...)
24Les travaux des germanistes ou des philosophes abordant les liens entre Wagner et Nietzsche omettent en effet fréquemment de s’appuyer sur les paroles des protagonistes de la Tétralogie. Les spécialistes de Nietzsche s’attardent par exemple sur le paragraphe 4 du Cas Wagner, où Nietzsche propose une lecture de la Tétralogie qui met l’accent sur l’influence de Schopenhauer, mais cette approche de la question reste très théorique et ne met pas en regard l’analyse de Nietzsche avec le détail des œuvres elles-mêmes de Wagner. Il est symptomatique par exemple que l’article savant de Rony Klein (2015) sur le « héros germanique » et l’identité allemande autour de la relation Wagner-Nietzsche ne cite jamais le livret des drames musicaux du compositeur. Les personnages de Siegfried, de Wotan et de Brünnhilde ne sont pas mentionnés14. Steven Aschheim, dans son ouvrage consacré à l’héritage nietzschéen dans la culture allemande (1994), rappelle qu’il était d’usage de rapprocher le philosophe et le compositeur dans l’Allemagne des années 1930 et 1940 ; mais pareillement son étude ne mentionne jamais les héros des opéras15.
- 16 Sur la complexité et la lourdeur de la phrase wagnérienne, voir Christophe Looten (2011), Dans la t (...)
25Étant donné que le Wagner écrivain et théoricien est souvent confus et bavard16, pour ne pas dire illisible (et sans même parler de ses publications indignes), on a souvent considéré que la « pensée wagnérienne » n’avait pas de valeur et qu’il fallait, lorsqu’il s’agissait de Wagner, ne s’intéresser qu’à la musique. C’était un compositeur, voilà tout. Que cet homme puisse avoir des idées profondes et novatrices était inconcevable. Or les idées de Wagner doivent être cherchées non pas dans ses textes théoriques mais dans la matière même de son art, dans ses livrets d’opéra, sous la musique pour ainsi dire. Nietzsche ne s’était pas arrêté à cette « dissimulation » et il sut, mieux que quiconque, en saisir la richesse prophétique.