Qu’est-ce qu’il fait dans la vie votre fils, Madame ?
Il est portier pour chats.
Hooo, c’est un beau métier ça ! Ca paye bien ?
Pas tellement, c’est une activité complémentaire, un flexijob comme ils disent maintenant. Et puis, les clients sont plutôt avares en pourboires…
Ils sont si difficiles que ça ?
Ho, un peu comme les humains mais en plus indépendants encore. Tenez, l’autre soir, un gros roux qui se poste devant la porte et miaule comme si on était en train de l’égorger. Il lui ouvre, le client regarde de loin : il fait noir, il pleut, il y a du vent, pas âme qui vive à l’extérieur… Dix secondes, vingt secondes, et il fait demi-tour lentement, sans un regard avec la queue qui balance comme un cobra devant un joueur de flûte. Pour peu, il aurait ajouté : « tu la vois ma rondelle ?«
J’espère que votre fils n’est pas payé au nombre de clients…
Heureusement que non, savez-vous Madame ! Hier, il a eu affaire à une petite femelle arlequin. Les pires, paraît-il. Il ouvre la porte, et… rien ne se passe. Il la regardait, lui parlait et elle semblait chanter : « ♪, ♫, ♩, ♬Je veux ou je veux pas ? Si je veux, tant mieux, si je veux pas, tant pis. Si je veux pas, il en fera pas une maladie. C’est comme ci ou comme ça, je veux ou je veux pas. ♪, ♫, ♩, ♬ » Elle a tourné les coussinets avec dédain et est repartie se coucher sur le linge qui séchait sur un radiateur. Une petite pétasse, Madame, moi je vous le dis, ça ne se fait pas !
Et bien dites-moi….
Oui, par contre, dans l’autre sens, quand il pleut et que le vent souffle, il faut la voir s’agripper à la porte en miaulant au secours. On dirait une victime du Titanic accrochée à une rambarde sans bouée en plein naufrage. Impressionnant ! Là, elle est vite rentrée, savez-vous…
Ne serait-ce finalement un métier pénible, à risques ?
A qui le dites-vous Madame… Voici peu, il a entrouvert la porte, et c’est là qu’un autre roux à bavette blanche a surgi de nulle part comme une bombe dans ses pieds pour filer à l’extérieur. Il n’a pas eu le temps de voir grand-chose et a failli se retrouver le derrière sur le sol ! L’accident de travail guette à tout moment. Et 67 ans pour la pension, hein !
Il doit tout de même bien y en avoir l’un ou l’autre sympa, non ?
Oui, enfin sympa pour un chat, c’est synonyme d’indifférent. S’il rentre ou sort immédiatement sans histoire, n’espérez pas avoir un miaulement en merci. Pour un chat, vous êtes souvent l’idiot utile. Le portier, il s’en fout, les rares câlins, c’est pour la Dadame et pour quémander le repas du matin ou du soir, s’il ne le rapporte pas lui-même…
Pardon ?
Ha oui, il y en a qui ramènent leur pitance, genre rongeur sans tête, taupe éventrée, oiseau déplumé… Et ils en sont fiers en plus. Ce petit côté Hannibal Lecter sans avoir l’air d’y toucher. Et à la limite de la rébellion si on bloque leur bagage au check-in !
Mais quelle horreur, Madame !
Attendez, et le VIP qui s’invite… Le marou du quartier, des fermes du coin, sans véritable attache mais toujours à l’affût du bon coup. Lui, il guette la faille. Soit il tente d’entrer en force à la moindre ouverture, soit… plus malin, il séduit l’hôtelière qui finit par le laisser entrer, désavouant mon pauvre fils. Ticket à vie, all inclusive et sans Mastercard. Et un de plus !
Vous savez quoi, Madame ?
Non dites-moi, Madame…
Finalement, je ne me plaindrai plus de devoir sortir mon brave chien tous les jours !
Ce titre, c’était l’expression favorite d’un vieux sage, aujourd’hui pensionné. Il a pu partir à la retraite à un âge décent, lui. « Tout se dégrade normalement« , c’était son constat mi-fataliste, mi-amusé face à la décrépitude du service public, privé de plus en plus de ses moyens. En quatre mots, et pas sur un piano, il résumait cette dégradation progressive des budgets et du fonctionnement dans une confortable acceptation de la soupe à la grimace qu’on nous sert : « C’est ainsi, on n’y peut rien, il faut faire des économies, faire plus avec moins.Soyez résilients, c’est notre contexte, vive le changement !« . Avalez donc le discours dominant. « Je m’endors dans l’asphyxie générale« , paroles d’Indochine dans Un ange à ma table. C’est un peu ça.
« Tout se dégrade normalement« , c’est aussi une observation sur notre société. Tant de valeurs de base – dont l’égalité, le respect, la solidarité – et de principes des Lumières sont mis à mal sans véritable révolte dans ce monde où l’individualisme et la soi-disant méritocratie portent au pouvoir tant de personnages autocratiques, à la limite de la démence. Le tissu associatif, les syndicats, les mutuelles, les ONG sont dans la ligne de mire. Pire, les quelques-uns qui se rebellent sont criminalisés à coups de législations liberticides, matraqués, voire carrément abattus comme des bêtes par des milices rappelant les heures les plus sombres du XXe siècle. Oncle Sam, réveille-toi, ils sont devenus fous !
L’ultra-droitisation, le libertarisme, c’est ça. Les principes humanistes et égalitaires que l’on croyait acquis, du moins dans nos sociétés dites civilisées, régressent. L’indispensable devient dispensable. L’indéfendable est défendu par la rhétorique du « oui, mais… » et les fachos ressurgissent comme de mauvais champignons sur un dépotoir. Chasse aux boucs-émissaires ouverte : le chômeur, le sdf, l’immigré, le gauchiste, le musulman, l’activiste de l’environnement, le journaliste, le fonctionnaire, l’empêcheur de faire du fric en rond. Loi de la concurrence sacralisée, émergence de médias genre CNews où se débitent la bêtise et la haine sans limites ni contradictions. Rendez-vous dans l’isoloir, pour porter au pouvoir des gens condamnés, par exemple, pour corruption ou détournement de fonds publics. « Oui, mais…« , tic, tac, l’éthique en toc. « Tout se dégrade normalement »…
ICE, Immigration and Customs Enforcement… Un style, des morts.
Signe des temps, nous assistons à la création d’un Conseil de la paix, chargé de « promouvoir la stabilité, rétablir une gouvernance fiable et légitime et garantir une paix durable dans les zones touchées ou menacées par un conflit. » Et accessoirement, de mettre fin à l’ONU. Composition ? Des criminels de guerre, des tyrans et des ultras libéraux. Un ramassis de grabataires et de cinglés dont l’imbécile de mégalo américain dont je ne citerai pas le nom est fait « membre à vie ». Les pays européens historiques ont refusé de participer à cette farce. Tout espoir n’est donc pas mort. Du sursaut, bon sang !
Alors, on fait quoi ? Facile d’écrire sur un blog. On fait son possible, chacun à son niveau. On éduque. On tend la main ou une oreille à l’autre, on s’indigne, on contredit, on dénonce, on manifeste. On n’abandonne aucun terrain à l’intolérance et à la violence physique, économique, sociale, technologique. On reste critique, avec discernement et sens de la nuance. On garde cette capacité d’indignation, chère à Stéphane Hessel. Les valeurs en étendard, on débat, on argumente et on vote pour empêcher le retour des extrêmes.
Je suis tombé hier sur un intéressante vidéo, sur Althea Life-Lab, de Jacques Bauer, clinicien et chercheur suisse, pharmacien de formation et enseignant en biologie quantique. Pionnier dans l’étude du sang vivant, il explore depuis plus de vingt ans une approche unifiée de l’humain, reliant la science aux dimensions subtiles. Il vous, il nous, il me déclare mort(s) en cas de perte de cinq ‘qualités’ : l’émerveillement, la gratitude, l’humour, l’indignation et le respect. Gardons ces qualités à l’esprit, pour ne pas contribuer à ce que « tout se dégrade normalement« … Si vous avez scrollé sans lire ces lignes, ce que je comprends, prenez malgré tout le temps d’écouter Jacques Bauer ci-dessous, l’essentiel s’y trouve…