| CARVIEW |
Vous pouvez lire aussi l’article sur le blog de l’Express de Camille qui a accepté de publier ma réponse. Merci Camille !
Il y a quelques jours un médecin sexologue du nom de Ronald Virag a publié sur Leplus un article profondément dérangeant qui traite d’asexualité. Je ne vais pas vous dire tout ce que je pense de Ronald Virag et de son article. Il suffit juste de savoir que Ronald Virag est un scientifique reconnu et que l’essentiel de son argumentation revient à associer l’asexualité à un ensemble de pathologies que l’on trouve dans les manuels de psychiatrie. Il n’est pas parfaitement clair sur le sort qu’il réserve à l’asexualité en général, mais il semble bien que pour lui l’asexualité soit une pathologie mentale, ou plutôt un ensemble de pathologies rassemblées sous un label commun.
Vous avez sans doute compris : je ne partage pas l’avis de Ronald Virag. Pour vous dire les choses directement, je pense que les sexologues en général et Ronal Virag en particulier sont en train de commettre la même erreur qu’ils ont déjà commise avec l’homosexualité. Cette erreur, c’est celle de confondre préjugés et vérité. Cette erreur, c’est celle de se sentir obligé de transformer les sexualités qui dérangent en maladies mentales.
Parce que notre mémoire est beaucoup trop courte, nous avons du mal à se souvenir qu’il y a trente ans à peine le monde médical prétendait encore que l’homosexualité était une maladie mentale. Pour la plupart des médecins et des sexologues, c’était quelque chose qui allait parfaitement de soi. D’ailleurs, il suffisait d’ouvrir un manuel de psychiatrie pour se voir expliquer en long et en large comment il fallait s’y prendre pour « diagnostiquer » l’homosexualité, comment on pouvait la « traiter » ou même la « guérir ».
Heureusement pour nous, en 2014, cette « science » n’existe plus. Les activistes gay, lesbiens et bisexuels ont balayé tous ces déchets. Grâce à eux, cette « science » nous apparaît à présent pour ce qu’elle est : une instrumentalisation homophobe de la science. Grâce à eux, nous savons que les « traitements », les « diagnostics » et les « guérisons » ne sont que pure charlatanerie. Grâce à eux nous avons compris que construire l’homosexualité comme une maladie ne peut être qu’une supercherie. Mais il y a plus, nous sommes aussi en mesure d’expliquer pourquoi des scientifiques de premier plan en sont venus à tenir ces discours profondément dérangeants. C’est clair pour nous aujourd’hui que c’est parce que ces chercheurs et ces chercheuses étaient terriblement homophobes qu’ils ont cru découvrir « scientifiquement » que l’homosexualité était une maladie. Leur pierre de touche, ce n’était pas la vérité, c’était la certitude qu’ils avaient que l’homosexualité ne pouvait être qu’une anomalie.
Aujourd’hui ce n’est plus l’homosexualité que l’on trouve dans les manuels de psychiatrie, c’est l’asexualité. Pourquoi ? Tout simplement parce que pour les médecins comme Ronald Virag, tout le monde doit avoir une libido. Et non seulement tout le monde doit avoir une libido, mais en plus cette libido doit être quelque chose d’absolument essentiel, une chose sans laquelle on ne pourrait même pas vivre. Et donc évidemment, ils n’arrivent pas à imaginer qu’une personne asexuelle puisse être simplement…une personne asexuelle. Ce qu’ils imaginent, c’est qu’une personne asexuelle, c’est une personne qui a un problème avec sa libido. C’est une personne malade, c’est une personne qui bloque sa libido, c’est une personne qui refoule sa libido. Et d’ailleurs, il n’y a pas que les sexologues qui pensent la sexualité de cette manière. Peut-être que vous aussi, qui lisez ce texte, vous pensez de cette manière.
Si c’est le cas, je n’ai qu’une question à vous poser : êtes-vous vraiment sûrs ? Êtes-vous vraiment sûrs qu’il ne s’agit pas d’un préjugé aussi mal fondé que l’homophobie dont nous parlions tout à l’heure ? Et je peux d’ailleurs poser la même question à Ronald Virag et aux autres sexologues : si vous vous êtes si grossièrement trompés à propos de l’homosexualité, comment pouvez-vous être sûrs à propos de l’asexualité ? Avez-vous des bonnes raisons de penser que l’asexualité est un trouble mental ? Faites vous vraiment de la science quand vous écrivez ça ? Ma réponse à ces questions, vous l’avez compris : c’est non. Il ne s’agit pas de science, il s’agit d’idéologie. Il ne s’agit pas de découvrir des maladies, il s’agit d’inventer des maladies. Il ne s’agit pas d’aider les personnes asexuelles, il s’agit de leur imposer un statut de malade.
Je vais m’arrêter là. Mais avant de vous laisser, je voudrais juste rappeler qu’au Canada, aux États-Unis et en Angleterre, plusieurs chercheuses et chercheurs de premier plan se sont aussi intéressés à l’asexualité. Lori Brotto, qui est sexologue et qui a participé à la rédaction du célèbre DSM (le manuel de psychiatrie américain), a mené plusieurs études sur l’asexualité et elle s’efforce à présent de bien séparer l’asexualité des troubles auxquels Virag la renvoie. Anthony Bogaert, professeur de psychologie à l’université de Brock, a même écrit un livre sur le sujet qui s’intitule « Comprendre l’asexualité » et dans lequel il adopte une attitude positive envers l’asexualité. Évidemment, on regrette que cette volonté de comprendre n’ait pas traversé l’Atlantique et qu’elle ait été remplacée par cette autre volonté, beaucoup moins noble, et qui consiste à inventer des malades pour ensuite prétendre les soigner.
]]>Son texte est intéressant aussi parce qu’il pose la question de savoir si on peut avoir sérieusement un discours « politique » sur l’asexualité ou si en fait, comparée aux vraies oppressions et aux vraies injustices, c’est du pipi de chat. Je précise : Cassidy ne dit pas que l’asexualité c’est du pipi de chat et donc ma « réponse » n’en n’est pas vraiment une et son article est plutôt un prétexte que je prends pour pouvoir parler de ce sujet. Le truc c’est que plutôt souvent et plutôt sur Twitter, je me retrouve avec des personnes qui m’expliquent froidement qu’il n’y aurait pas de « violences » liées à l’asexualité, que les personnes asexuelles n’ont pas de « problèmes » spécifiques ou bien que ces problèmes s’expliquent bien mieux en référence à d’autres formes d’injustice ou d’oppression (des vraies), en particulier le sexisme ou l’hétérosexisme. Bref, qu’on ferait mieux de se dissoudre dans l’atmosphère (et sans faire trop de bruit si c’est possible) et de ne pas enquiquiner les grandes personnes avec nos histoires ridicules d’asexualité.
Le truc qui m’embête dans ce discours c’est pas que je pense qu’il est faux -je ne suis pas persuadé qu’il existe une injustice spécifique ou une « oppression » spécifique liées à l’asexualité- mais c’est plutôt que je pense que les personnes qui disent ça n’en savent strictement rien. Je ne vois pas trop comment on peut déterminer si oui ou non les personnes asexuelles subissent des injustices spécifiques en restant dans son fauteuil, sans rien demander à personne et même souvent sans être asexuel-le soi-même. C’est quoi ? De la divination ?
De quoi on parle ?
Déjà, je voudrais essayer de clarifier de quoi on parle sans se servir des mots « oppressions » et « privilèges » parce qu’on est pas trop sûr de leur sens. Je crois que la question, pour faire simple, c’est de savoir si les personnes qui sont asexuelles ont une tendance à avoir moins d’options que les autres, à faire des choses qu’elles ne veulent pas faire, à être plus vulnérables que les autres, etc. Ou pour le dire autrement, est-ce que être asexuel-le, dans notre société, ça veut dire que statistiquement tu as plus de chance de t’en prendre plein la gueule, de pas pouvoir faire ce que tu veux comme les autres ou de subir des choses pénibles que les autres ne subissent pas. Et je pense que le bon mot pour décrire ça, c’est « injustice ». Si c’était le cas, il y aurait une forme (peut-être mineure) d’injustice sociale. Le mot « social » s’ajoute parce qu’on considère que ces désavantages sont produits par la manière dont la société est organisée.
3 raisons qui font qu’à mon avis il faut être prudent
Donc pour faire simple, j’ai déjà vu des personnes m’annoncer froidement qu’il n’y avait aucun désavantage sérieux à être asexuel-le et que finalement parler d’injustice pour décrire l’asexualité c’était ridicule voire même que c’était un peu insultant pour les « vraies » formes d’injustices sociales. Et donc je le redis, mon avis c’est pas que ces gens ont tort. Mon avis c’est qu’ils ont peut-être tort.
La première raison, et à mon avis aussi la plus importante, c’est que contrairement à ce qu’on peut imaginer, considérer quelque chose comme une injustice sociale, ça tombe pas tout cuit du ciel. Il y a plein de choses que l’on considère aujourd’hui comme des sujets très sérieux que personne n’aurait appelé une injustice sociale il y a 20, 30 ou 50 ans. Le simple fait de pouvoir nommer quelque chose comme une injustice, de pouvoir appréhender une situation comme une injustice c’est pas quelque chose d’immédiat. Pour le dire brutalement, il y a toujours un moment dans le temps où le vocabulaire pour penser quelque chose comme une injustice et la capacité à voir quelque chose comme une injustice n’existent pas. Par exemple, dans les années 60 des activistes pour les droits des personnes en situation de handicap ont inventé le concept « handicap » tel qu’on l’utilise aujourd’hui. Avant eux, le handicap c’était un problème qui appartenait à la personne handicapée. Après eux, le handicap c’était devenu un problème de la société. Le handicap, c’était devenu un truc que créait la société. Depuis ce temps-là, le mot « handicap » renvoie aux « barrières » (et autres obstacles) qui empêchent les personnes en situation de handicap d’agir librement. Je ne vous fais pas toute l’histoire mais vous pouvez la lire ici. Tout ça pour dire qu’avant les années 60 c’était même pas possible de penser une oppression des personnes handi. C’était même pas possible de considérer que les personnes valides avait un « privilège » (puisqu’on pensait que c’était les personnes handi qui avaient un défaut). Tout simplement parce que les mots et les idées pour le faire n’existaient pas. Je suppose que vous voyez où je veux en venir. Et je précise, je ne suis pas en train de dire que ça va être la même chose avec l’asexualité et que dans 10 ans ça paraîtra une évidence, je suis juste en train de dire que c’est peut-être le cas.
La deuxième chose c’est je pense qu’il ne faut pas confondre discrimination directe et injustice en général. Je suis un peu désolé d’avoir à dire ça parce qu’évidemment les discriminations directes (les insultes, les violences, les trucs dégueulasses intentionnels en général), c’est immonde et c’est une forme d’injustice particulièrement traumatisante (voire mortelle). Mais je crois que c’est important de se rappeler qu’on peut parfaitement créer de l’injustice sans aucune intention directe. Si on met comme règle qu’il faut faire plus de 1.75m pour obtenir tel poste et qu’il se trouve que 90 % des femmes de cette société font moins de 1.75m, on crée de l’injustice sans qu’il y ait de discriminations directes. De même, quand un architecte décide de mettre une volée de marche pour accéder à un amphithéâtre, il n’a pas l’intention de limiter la liberté des personnes qui se déplacent en fauteuil. C’est pas son intention mais c’est quand même ce qu’il fait. Tout ça pour dire que remarquer que les personnes asexuelles sont rarement la cible de discriminations directes et s’en tenir là, c’est pas suffisant. Il y a plein de personnes qui ne subissent pas de discriminations directes et qui pourtant subissent des injustices concrètes et très sérieuses.
Bref, je vais pas faire un roman, je vais juste ajouter un dernier truc. Je pense que ce qui est important aussi, c’est de demander leur avis aux personnes qui sont concernées. Je sais que c’est la tarte à la crème des mouvements minoritaires et j’ai pas spécialement envie de sacraliser la parole en première personne mais je pense quand même que c’est important de pas trop expliquer aux personnes ce qu’elles ressentent et ce qu’elles vivent. Je me rappelle sur Twitter une personne qui me lançait à la gueule qu’il n’y avait pas de « violences » particulières liées à l’asexualité et que je ferais mieux de m’intéresser à la vraie violence comme l’homophobie. Sans doute cette personne elle savait pas que pendant une bonne partie de ma vie d’adulte je me suis identifié comme mec gay et que j’étais out au boulot, dans ma famille, etc. Sans doute elle savait pas que j’ai bien bouffé ma part d’homophobie, que ce soit celle qui était à l’intérieur de moi, celle qui sortait de la bouche de mon père ou celle que je trouvais dans la rue. En tout cas, pour cette personne, c’était clair que souffrir d’homophobie c’est toujours plus grave que ce qu’on peut supporter à cause de son asexualité. Ça méritait même pas une discussion. C’était clair que l’expérience d’une personne asexuelle par rapport à une personne gay ou lesbienne, c’est toujours du pipi de chat. Le truc c’est que je me demande bien comment elle pouvait savoir ça au fond. En fait, je crois qu’elle n’en savait strictement rien.
Alors voilà, le résumé c’est que je pense qu’il faut être prudent. A mon avis on peut trouver un juste milieu entre d’un côté se sentir obligé d’écrire que les injustices (si elles existent) qui sont liées à l’asexualité sont aussi terribles et profondes que celles qui sont liées au racisme ou à la transphobie (par exemple) et de l’autre se sentir obligé d’écrire ou de dire que l’asexualité c’est toujours du pipi de chat.
]]>Si ça vous intéresse, vous pouvez lire ça (sur les parcours médicalisés que s’imposent d’elles-mêmes les personnes asexuelles), ça et ça (sur la manière d’aborder l’asexualité d’un point de vue social), ça (sur la sexualité considérée comme une valeur supérieure) et ça (sur une société entièrement muette sur la question de l’asexualité).
Une personne asexuelle qui ignore qu’elle est asexuelle va grandir en croyant qu’elle doit être absolument sexuelle, qu’elle doit absolument ressentir de l’attirance sexuelle et être sexuellement active. Éprouver du désir sexuel est présumé être aussi naturel et universel que respirer, et une personne qui n’en aurait pas serait nécessairement anormale ou déficiente d’une façon ou d’une autre. Les personnes asexuelles subissent une pression à la « normalité » à cause du stigma et des stéréotypes que notre culture attache aux notions de virginité, de célibat, d’aromantisme, et d’autres. Une personne asexuelle qui ne se conforme pas à une forme de sexualité obligatoire rencontrera préjugés, harcèlement, sera considérée comme malade ainsi que d’autres difficultés ; en somme, elle subira des pressions, sera contrainte à se comporter comme une personne sexuelle « normale »*.
Et la plupart du temps, ces messages sont si répandus et si peu remis en cause que nous les intériorisons: nous apprenons à taire nos réticences au sexe, et nous nous reprochons d’être « anormaux ». La découverte de l’asexualité est un tournant pour beaucoup d’entre nous et fait de notre sexualité non plus un problème à résoudre mais une belle différence dont nous pouvons être fièr⋅es. S’identifier comme asexuel⋅le signifie que nous n’avons plus à nous excuser pour ce que nous sommes et que nous savons que nous pouvons nous émanciper des normes sexuelles de notre société. L’identité asexuelle nous donne la liberté de pouvoir dire « Non » avec une confiance que nous n’avions pas auparavant.
Mais il y a des personnes asexuelles qui ne se savent pas asexuelles. Des personnes asexuelles qui consentent à des rapports sexuels seulement parce qu’elles pensent que c’est ce qu’elles sont censées faire. Des personnes asexuelles qui font l’amour parce qu’elles veulent être « normales », de peur que leurs amies, leur famille et leurs partenaires les rejettent ou les méprisent pour leur anormalité. Ces personnes ne sont pas informées sur l’asexualité, alors qu’elles ont besoin de ces informations pour prendre des décisions averties concernant leur vie sexuelle. Elles peuvent ne pas avoir la confiance en soi nécessaire pour résister aux personnes et aux conventions sociales qui les poussent à des rapports sexuels qu’elles ne souhaitent pas vraiment. Elles peuvent consentir, et parfois apprécier des rapports sexuels, mais elles ne sont pas tout à fait libres, et leur consentement n’est pas donné librement.
* : Le terme original était « allosexual », néologisme désignant une personne non-asexuelle ou les attitudes des personnes non-asexuelles envers la sexualité. Voir https://asexualityexists.tumblr.com/post/29138181610/on-allosexism . En français le terme « allosexuel » a un sens différent, proche de « non-hétérosexuel ».
]]>Ce texte a été traduit à partir de l’anglais par @fvsch, @illoult et @vchamper à partir de Asexuality and consent issues. Merci beaucoup beaucoup pour la traduction (beaucoup).
Le texte qui suit est extrait d’une interview de David Jay (le fondateur de AVEN) menée par un chercheur anglais du nom de Mark Carrigan. Vous pouvez l’écouter en entière et en anglais à cet endroit.
Mark Carrigan : Un certain nombre de personnes n’arrivent pas à comprendre l’asexualité sur un plan intellectuel. Est-ce un problème ? Comment le régler ?
David Jay : Oui, je pense que c’est un problème. Je pense que c’est un problème qui est lié -et c’est peut-être trop schématique- à la manière dont les gens conçoivent l’intimité et les relations intimes.
Souvent, quand les gens ont du mal à comprendre ou à accepter l’asexualité, c’est à cause de ce qu’ils mettent derrière le terme « asexualité ». Quand ils entendent ce mot, ils pensent : « Voilà quelqu’un qui ne peut pas être lié avec les autres, voilà quelqu’un qui n’a pas le désir de de se lier avec les autres ou même le désir de d’être en lien avec soi-même. C’est quelqu’un de fondamentalement isolé, d’une manière qui peut me faire pitié. C’est quelqu’un qui ne peut pas accéder à toutes les choses qui sont importantes, c’est-à-dire une connexion profonde avec moi-même et les autres. »
Et évidemment, quand une personne entend cela derrière le mot « asexuel-le », je pense que c’est dur pour elle de nous accepter et de nous prendre au sérieux…
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Elle permet de faire perdurer la mémoire des actes barbares dont les personnes trans’ sont les victimes spécifiques. Les meurtres, les viols et les agressions. Et comme si la liste ne pouvait pas finir, il faut aussi compter sur la transphobie d’État : la pathologisation des identités trans’, l’exigence d’une stérilisation pour obtenir des papiers conformes, la mainmise des équipes médicales sur les parcours de vie, l’absence totale d’éducation et de sensibilisation…
On ne peut que ressentir dégoût et colère face à l’insupportable indifférence qui entoure des injustices aussi graves. Le silence incroyable de toute une société et en particulier des personnes qui ne sont pas trans’ sur cette question est ahurissant. Faut-il rappeler que les activistes trans’ revendiquent les droits les plus élémentaires : le droit à la vie, le droit à la liberté, le droit de résistance à l’oppression ?
Et même s’il est toujours délicat de s’exprimer pour soutenir des expériences que l’on connaît très mal et des personnes qui ont l’habitude de se voir retirer la parole, j’ai tout de même voulu apporter mon soutien par cet article dérisoire. Vous trouverez aussi en bas de l’article quelques liens éducatifs qui vous permettront -si ce n’est pas déjà le cas- d’acquérir un minimum d’éducation sur les questions trans’ et vous pouvez aussi accéder aux sites des différents groupes activistes comme OUTrans, SOS Transphobie, Acceptess…
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Quelques liens éducatifs
Une présentation et un lexique en français
Une autre présentation en français
Un autre article en français pour les personnes trans’ et non binaires
Un glossaire et un petit texte en français assez clair
Un lexique
Un lexique en anglais vraiment très clair (sous la rubrique « Gender identity »)
Le guide de l’association Chrysalide
Quelques chiffres en anglais :

1- Bonjour Ela, pouvez-vous vous présenter et dire quelques mots sur votre travail ?
Mon nom est Ela Przybylo et je suis une chercheuse féministe au Canada. Cela fait plusieurs années que je m’intéresse à l’étude de l’asexualité – moins comme une identité et une plate-forme d’organisation que comme un ensemble de réactions face à l’impératif sexuel.
Asexualité et impératif sexuel
1- Dans votre article de 2011, vous avez utilisé le terme de “sexusociété”. Pouvez-vous nous expliquer de quoi il retourne ?
Le but était de trouver un terme parallèle à celui d’hétéronormativité mais sur l’axe sexuel. L’hétéronormativité attire notre attention sur “les institutions, les structures de savoir et les orientations pratiques qui rendent l’hétérosexualité non seulement cohérente –c’est-à-dire organisée comme une sexualité– mais aussi qui établissent la supériorité de l’hétérosexualité » (Berlant et Warner 1998). La sexusociété réalise la même opération sur l’axe sexuel. Il s’agit de mettre en lumière la centralité du sexe et de la sexualité dans notre culture et la manière dont nous en sommes venus à organiser nos joies, nos amours, nos vies, nos accomplissements mais aussi certaines structures institutionnelles autour de l’impératif sexuel.
2- Justement, dans votre mémoire L’asexualité et la politique féministe de “Ne pas le faire”, vous avez écrit sur “l’impératif sexuel”. Pouvez-nous nous détailler ce concept ?
L’impératif sexuel est un terme qui a été articulé par des psychologues féministes et critiques (Wendy Hollway, Annie Potts, and Nicola Gavey). Il se comprend, selon moi, par référence à quatre fonctions de la sexualité dans notre culture : (1) la sexualité est la façon privilégiée d’entrer en relation avec les autres, (2) la sexualité et l’identité personnelle sont fusionnées, (3) la sexualité est positionnée comme « saine » (dans certains contexte sociaux particuliers), (4) la sexualité reste génitale, orgasmique, éjaculatoire et dans le cas de l’hétérosexualité implique un homme et une femme.
3- Dans votre article de 2011, vous avez utilisé l’idée -issue de Foucault- que la sexualité s’identifie à la “vérité de notre être”. Pouvez-vous nous en dire plus à ce sujet ? Pensez-vous que ce genre de configurations puisse avoir des conséquences sur les vies des personnes asexuelles ?
Dans le tome I de son Histoire de la sexualité (1978), Michel Foucault met en mots l’association moderne entre la sexualité et l’identité personnelle. Selon lui, la sexualité est la clé interprétative majeure à partir de laquelle nous en sommes venus à penser nos existences sociales. Ce faisant, il représente notre attachement au sexe comme un fait historique, né dans un contexte dans lequel la sexualité est nécessaire pour assurer la régulation et la discipline des corps et des populations. En surface, il semble que parler de sexualité, avoir du sexe, être sexuellement aventureux, prendre le pouvoir sur sa sexualité et baiser qui on veut est une expérience libératrice, une expansion des possibilités au-delà des corps et des normes. Et bien que cela soit en partie vrai, le travail de Foucault nous aide à voir que multiplier ses possibilités sexuelles, c’est aussi réaffirmer la position centrale de la sexualité et qu’il s’agit-là d’une conséquence des pratiques de régulation des corps. Si on fait l’expérience de la sexualité comme pure joie et comme une preuve de santé, la question qu’il faut se poser, c’est « pourquoi » ?
L’asexualité a une étrange relation à tout cela. D’un côté, il est clair qu’une perspective asexuelle peut nous aider à démanteler, ou simplement examiner, la position centrale de la sexualité. Mais en même temps « l’asexualité », entendue comme une identité sexuelle, est, de manière presque contradictoire, associée étroitement à la sexualité, même s’il est vrai qu’elle s’efforce de négocier des désirs, des plaisirs et des énergies libidinales qui entrent en conflit avec la compulsion sexuelle. Quant à l’association de la sexualité et de l’identité personnelle, il est clair qu’elle se fait ressentir dans les vies des personnes qui s’identifient comme asexuelles ou de celles qui pourraient s’en trouver proche. C’est la raison pour laquelle l’asexualité elle-même devient un fait de sexualité qu’il est intéressant de confesser. La sexualité -dans son absence totale comme dans son abondance- fait de nous qui nous sommes aujourd’hui.
4- L’an dernier j’ai écrit un court papier dans lequel je parlais de votre travail. En présentant l’idée d’un impératif sexuel, il m’a semblé que l’association entre liberté et sexualité était souvent utilisée pour positionner la sexualité comme la façon d’être normale et l’asexualité comme un état d’incomplétude. Êtes-vous d’accord ? Pouvez-vous nous dire quelques mots sur cette opposition entre asexualité et liberté ?
Oui, c’est vrai. La sexualité s’associe à la liberté car la liberté est une propriété du type de personnes que nous sommes ou que nous voulons être – c’est-à-dire heureuses et saines. Foucault écrit sur la manière dont la sexualité est configurée comme liberté et comment elle est mise au service d’une discipline des corps et des populations, par exemple dans la reproduction. De mon côté, je pense que si les corps dans la sexualité sont rendus libres aujourd’hui, c’est dans une optique de santé et d’injonction au plaisir. La sexualité nous rendrait meilleure en ce qu’elle serait une preuve et une expérience de notre plaisir et de notre santé. Les corps heureux et sains baisent, quoi d’autres ? Y a-t-il une autre façon de chanter sa joie et de surmonter la déprime ?
Asexualité et féminisme
1- De quelle manière l’impératif sexuel et ce que vous appelez la matrice hétéro-coïtale peuvent se penser ensemble ?
Je dirais que l’hétéronormativité et l’impératif sexuel se renforcent mutuellement. Si la matrice hétéro-coïtale est ce dispositif qui dispose nos corps à suivre un certain schéma étroit dans nos interactions sexuelles (schéma qui serait disons hétéro, en couple, coïtale, orgasmique et éjaculatoire), alors on peut dire qu’il repose aussi sur l’impératif sexuel. Mais alors que la matrice hétéro-coïtale devient plus souple (dans le sens où une plus grande diversité de pratiques sexuelles sont possibles), l’impératif sexuel ne s’adoucit pas. En ce sens, c’est moins problématique d’avoir du sexe d’une manière incorrecte que de ne pas en avoir du tout. Pour résumer, je dirais que la matrice hétéro-coïtale repose sur l’impératif sexuel mais que l’impératif sexuel dépasse la matrice hétéro-coïtale.
2- La mal-nommée « guerre du sexe », entre ce qu’il est convenu d’appeler les féministes pro-sexes et les féministes radicales, fait rage en France. Est-ce que vous pensez comme Cerankowski et Milks dans leur article de 2010 que l’étude de l’asexualité pourrait donner un nouvel éclairage à cette question ?
Je ne connais pas assez bien les débats contemporains français sur la sexualité. Je dirais cependant comme Breanne Fahs (2010) que si l’asexualité ne fait pas partie des débats féministes aujourd’hui, c’est en grande partie à cause de la focalisation du débat sur l’opposition « pro-sexe »/ »anti-sexe ». Sans assimiler l’asexualité à une alternative ou à une autre, je pense que l’asexualité pourrait être mobilisée pour compliquer le deux branches de l’impasse. Par exemple, l’asexualité pourrait venir compliquer une approche « pro-sexe » qui ne prendrait pas en compte l’impératif sexuel. Inversement, l’asexualité nous engage à revisiter l’antisexualisme qui n’attire plus beaucoup dans le féminisme ou la théorie queer.
3- Pensez-vous que l’abstinence puisse être pensée comme un outil d’empowerment pour les femmes ? Pourquoi ?
La première chose qu’il me faut dire, c’est que je brouille, dans mes recherches, la distinction entre l’asexualité et l’abstinence, distinction qui repose sur le présupposé que l’abstinence est un choix en tant que tel. Je pense que c’est plus fructueux de faire dialoguer abstinence et asexualité ou peut-être même de les voir comme des modes différents d’un même engagement non sexuel. Ne pas séparer catégoriquement l’abstinence et l’asexualité nous permet de mieux saisir les anxiétés qui se forment autour d’une pratique politique de ne « pas » faire de sexe.
Pour répondre à votre question, et même si on ne peut en aucun cas dire que l’asexualité est féministe par défaut, l’asexualité offre un riche terrain pour les pratiques féministes. L’asexualité peut être mobilisée de manière à poursuivre la destruction de la matrice hétéro-coïtale et de l’hétéronormativité. L’asexualité nous permet aussi de politiser différemment les rapports entre sexualité et amour. Elle peut aussi être une aide concrète pour résister aux pressions de la normativité sexuelle. Par contre, que ce soit ou non un outil d’empowerment dépend largement du contexte, du résultat et des personnes en question. Ce que Eunjung Kim (2011) a nommé « désexualisation » est encore aujourd’hui utilisée contre différents groupes de femmes.
Asexualité et masculinités
1- Pensez-vous qu’une certaine conception de la sexualité masculine soutient les formes de masculinités dominantes ?
Les masculinités dominantes sont, par essence, liées à une certaine façon d’être sexuel, de pratiquer le sexe et de performer ostensiblement sa sexualité. Les psychologue féministes ont par exemple mis en avant le discours des « pulsions sexuelles masculines » qui positionne les hommes comme étant sans cesse en recherche d’interactions sexuelles (probablement avec des femmes). Être reconnu comme « un homme », et d’ailleurs se sentir « un homme », est ainsi corrélé au fait d’avoir du sexe, de baiser, d’être hétérosexuel jusqu’au bout des ongles. C’est d’ailleurs intéressant de remarquer que l’une des choses qui est revenue dans les interviews que j’ai menées avec des hommes asexuels dans le sud de l’Ontario a été l’importance que prend la performance de l’impératif sexuel et du discours des pulsions masculines dans les pratiques de socialisation. Dans le chapitre d’un livre à paraître, qui sortira en octobre 2013 (la publication est dirigée par Karli June Cerankowski et Megan Milks), j’explore justement cette question.
2- Pensez-vous que l’asexualité et l’asexualité masculine en particulier puisse offrir une alternative à cette toute puissante conception de la sexualité masculine ?
L’asexualité fournit des formes alternatives d’engagement avec les idéaux masculins. En premier lieu, elle remet en question le discours des pulsions masculines. On peut dire que l’asexualité déstabilise certains principes fondamentaux des masculinités dominantes. Tous les hommes que j’ai interviewé ont fait l’expérience de ce que Cara MacInnis et Gordon Hodson (2013) ont appelé le « préjudice antiasexuel » ou le « biais antiasexuel ». Ils ont été harcelés, ridiculisés et ont éprouvé le sentiment de ne pas « avoir leur place ». Ils ont aussi eu du mal à trouver des partenaires romantiques, ont participé à des activités (hétéro)sexuelles non désirées et ont éprouvé à divers degrés des formes d’exclusion sociale.
Questions additionnelles
1- J’essaie de convaincre les milieux universitaires en France que l’étude de l’asexualité est une question fascinante. Si, après tout ce que vous avez dit, certaines ou certains ne sont toujours pas convaincu-es, que pourriez-vous ajouter pour les convaincre ?
L’asexualité est un sujet parfaitement pertinent. On peut d’ailleurs se demander si remettre à plus tard une telle étude n’est pas le signe d’une certaine forme de soumission à l’impératif sexuel. Je pense que les études asexuelles vont soit se développer en un sous-champ dynamique des études sur la sexualité soit être jugées inutiles ou « pas assez sexy ». Si vous avez l’impression que certains chercheurs ou chercheuses ne considèrent pas l’asexualité comme un sujet pertinent, il peut être intéressant d’interroger les engagements politiques ou personnels de ces personnes.
2- Quels sont vos projets ? Avez-vous un livre en préparation ?
Oui, je suis en train d’écrire ma thèse et je compte la faire publier !
Merci Ela !
]]>Vous pouvez lire la version originale en deux parties en anglais ici et là Vous pouvez consulter une bibliographie à jour à cette adresse.
Je republie ici l’article que Camille avait publié sur Sexpress sans les intertitres farfelus et avec son titre original.
Vous avez bien lu et je n’ai pas peur de l’écrire : l’asexualité est une sexualité déviante. C’est une sexualité infréquentable, une sexualité malsaine. Et c’est à se demander si ce n’est pas déjà un peu voyou d’aller jusqu’au bout de l’article. Mais continuons, car si l’asexualité dévie, elle dévie bien par rapport à quelque chose. Et on peut se demander, ce quelque chose : c’est quoi ?
Et ça non plus je n’ai pas peur de l’écrire : c’est la sexualité elle-même qui est la norme. Notre société commande la sexualité. La sexualité n’est pas un choix. La sexualité n’est pas une possibilité. La sexualité : c’est obligatoire.
C’est une notion que la plupart des personnes sexuelles ont du mal à faire rentrer dans leur tête. Et je comprends bien pourquoi : la norme vous convient si bien. L’injonction à la sexualité, vous passez à travers sans même la remarquer.
Pourtant, je vous assure, on vit bien dans une société où on est tous et toutes censés être sexuels. Et si on n’est pas sexuels, c’est qu’on a un problème. On vit bien dans une société qui prétend que faire l’expérience de la sexualité, c’est obligatoire pour se comprendre soi-même, que c’est obligatoire pour avoir des relations sincères avec les autres.
Et n’allez pas imaginer que je suis fâché de votre bonheur : je suis très content pour vous. Je suis sûr que la sexualité est une très bonne chose. Il faut en parler et en parler librement. Je soutiens d’ailleurs toutes les formes de sexualités consenties (et pas uniquement les formes d’hétérosexualité les plus consensuelles). Le problème n’est pas là.
Le problème, c’est que la sexualité est présentée comme la façon d’être normale, la façon d’être universelle et socialement désirable. Le problème, c’est que toute personne est censée être sexuelle tant qu’elle ne déclare pas le contraire. Le problème, c’est que l’asexualité est présentée comme un trouble, qui demande des explications ou même un traitement médical.
Le problème, c’est que la sexualité est associée sans nuance à la nature, à la santé, et à la liberté. Le problème, c’est que quand on est asexuel, on s’entend dire que l’asexualité, ce n’est pas naturel, qu’on est sans doute malade et qu’on ferait bien de consulter.
Toujours pas convaincus ? Je m’étonne. Vous n’avez jamais entendu que le sexe est ce qu’il y a de plus naturel ? Qu’avoir du sexe, c’est comme manger et dormir ? Vous n’avez jamais entendu que les gens en bonne santé ont une bonne sexualité ? Vous n’avez jamais entendu que le sexe est la partie la plus profonde, la plus authentique de notre existence ? Jamais ? Je suis sûr que si.
Maintenant faites un tour sur vous même et installez-vous à notre place. Confortable ? Je vous résume le script : « vous avez toujours été asexuel. D’aussi loin que vous puissiez vous rappeler, vous n’avez jamais été attiré sexuellement par quelqu’un. Le désir, c’est comme les mystérieuses cité d’or, vous ne savez pas ce que c’est. Ce n’est pas que vous ayez un problème avec le sexe, c’est juste qu’il n’est pas présent à l’intérieur de vous. Vous vous trouvez très bien comme ça, mais ce n’est pas tous les jours une sinécure et votre vie n’a pas toujours été simple ». C’est bon, vous êtes à l’aise avec votre nouveau rôle ? On va pouvoir rejouer la scène à l’envers ?
Reprenons, donc. Si la sexualité c’est la santé, alors l’asexualité c’est le contraire de la santé. Élémentaire, n’est-ce pas ? Donc en fait, quand on est asexuel : on est malade. On a besoin d’être secoué très fort par un médecin ou par un psychiatre pour être « soigné ». Pas vrai ? Continuons : si la sexualité c’est la nature, alors l’asexualité c’est contre-nature. Ce n’est pas un état normal, ça va contre l’ordre des choses. Et pour finir : si la sexualité c’est ce qu’il y a en nous de plus profond, de plus « vrai », qui sont les asexuels ? Sont-ils vides à l’intérieur ? Pourquoi n’arrivent-ils pas à entrer en contact avec leur « moi profond » ? Combien de temps vont-ils mettre avant de se « trouver » ?
Alors, vous allez peut-être me dire que je suis allé trop loin tout à l’heure. Après tout, la sexualité n’est pas obligatoire. La société ne commande pas d’être sexuel. On peut très bien être asexuel. Il faut juste d’accepter la punition : l’asexualité est contre-nature. La plupart des personnes asexuelles sont malades et les autres ne se disent asexuelles que parce qu’elles sont confuses à propos d’elles-mêmes. A chaque norme sa sanction.
Quelques mots pour conclure. Le 26 avril, c’était la journée de l’asexualité et pour l’occasion j’ai parlé avec un certain nombre de journalistes qui avaient à peu près tous la même question : « mais qu’est-ce que vous revendiquez ? », « que vous apportera la reconnaissance ? », « pourquoi voulez-vous parler d’asexualité ? » Et jusqu’à présent j’avais du mal à être parfaitement clair sur ce sujet.
Mais à partir de maintenant, je crois savoir comment leur répondre. Je vais leur dire : nous sommes bien conscients que l’asexualité est une chose peu courante. Nous sommes bien conscients que statistiquement parlant, nous ne valons pas grand chose. Nous sommes à peine 1% de la population. Mais la question qui se pose n’est pas celle-là. La question qui se pose est : est-il légitime, sous prétexte que nous sommes peu nombreux, de nous dénigrer, de nous ridiculiser, de nous invisibiliser ? Est-il légitime, parce que l’asexualité est peu courante, de nier son existence, sa valeur ou sa légitimité ? Et à cette question nous répondons : non.
]]>Ce texte est une traduction de « An Open Letter to Asexual Teenagers ».
J’ai à présent plus d’une vingtaine d’année et je n’ai pas de désir réel de revivre mes années d’adolescence. Si je le fais, c’est parce que ça peut aider d’autres personnes qui pourraient traverser les mêmes « problèmes » que ceux auxquels j’ai été confrontée, en tant qu’adolescente complètement désintéressée par le sexe.

Je me souviens que j’étais plutôt «précoce», ayant besoin de soutien-gorge avant même de quitter l’école primaire. Logiquement, mon esprit aurait dû suivre au même rythme et j’aurai dû me retrouver dans le monde chaotique des rencontres amoureuses adolescentes quelques années après. Mais ce n’est pas ce qui est arrivé.
J’avais une meilleure amie à l’époque, une autre fille de mon âge, avec qui j’ai grandi. Lorsqu’elle a atteint la puberté, c’était comme s’il y avait un gyrophare clignotant sur sa tête. Elle a commencé à se maquiller et à devenir molle et stupide autour des garçons. Une de ses activités favorites était de sortir à la recherche de garçons attirants. Au début, je pensais qu’elle était folle. Je ne pouvais pas comprendre pourquoi elle agissait aussi illogiquement. Mais bientôt presque toutes nos copines se sont mises à tomber amoureuses. Bien sûr, il y avait toujours des personnes gentilles pour dire : « Y’a pas de problème, elle ne veut juste pas faire partie de nos jeux. Laissez-la faire ce qu’elle veut ». Mais je savais qu’au fond d’elles-mêmes, mêmes ces personnes se posaient des questions.
Ma mère pensait seulement que j’étais « en retard ». J’avais entendu ce terme, mais je n’avais pas fait le lien avec la sexualité. Je n’ai réalisé que plus tard qu’il y avait d’autres personnes « en retard ». Certaines découvraient leur sexualité après vingt ans, ou parfois même quarante. Pendant un certain temps, cette idée me suffisait, même si je sentais qu’il y avait quelque chose d’étrange. Ma meilleure amie, elle, ne pensait pas que j’étais en retard. Elle pensait que je cachais quelque chose, que je gardais un secret. Elle a théorisé que j’étais lesbienne. C’est vrai que je défiais les normes de genre, mais ce n’étais l’effet d’un penchant lesbien naissant. C’était plutôt une rébellion personnelle contre le genre, que je trouvais insipide et inutile. Une si grande partie du genre est basée sur la sexualité que je ne trouvais aucun désir particulier à en respecter les contraintes et à me dandiner en minijupes et mascara. J’avais aussi un très bon ami à cette époque et lui aussi a atteint la puberté comme un train à pleine vitesse. Il ne croyait pas que j’étais en retard ou lesbienne. Il pensait seulement que je voulais me faire désirer (à tel point que j’ai arrêté de lui parler et que j’ai mis plus d’une dizaine d’année rien que pour lui sourire). Adolescente, l’idée du sexe avec qui que ce soit, homme ou femme, me donnait la nausée. L’idée de tous ces fluides corporels se mélangeant et toute cette mécanique me donnait des haut-le-cœur. Depuis j’ai appris qu’il ne faut pas penser à ces choses et que c’est comme ça que les gens finissent par avoir la phobie des microbes ! J’ai arrêté.

J’ai fini par me rendre compte que les gens spéculaient sur moi. Alors, pour cacher mon malaise je me suis mise à agir d’une manière qui ne me ressemblait pas. Les seules personnes dans l’histoire que je connaissais et qui affichaient leur asexualité, c’était les femmes victoriennes. Je suis américaine et née dans les années 1980. Je n’ai donc rien d’anglais ou de victorien, à part peut-être mes gènes. Mais je me suis pourtant mise à m’habiller de façon plus contraignante, proprement. D’une manière féminine, mais pas sexuelle. J’ai pris de bonnes manières et j’ai cherché à être élégante. Le seul résultat de ce manège a été d’embêter et de troubler les personnes autour de moi et je n’ai pas arrêté avant les vingt ans. Après quoi je suis revenue à un moi plus naturel, plus rebelle.
Pendant ce temps, les gens continuaient à se faire des idées sur moi. On essayait de m’analyser avec de la psychologie à quatre sous. Quelque chose de terrible avait dû m’arriver pour me faire agir de cette façon. Mais ce n’était pas vrai. Même si j’ai beaucoup de sympathie pour les victimes de passés sordides, je ne suis pas l’une d’elle. Je n’étais pas non plus religieuse, et personne ne pouvait blâmer la religion pour mon attitude apparemment bizarre, même si certains ont essayé. J’ai entendu : « tu ne veux pas coucher parce que tu penses que c’est honteux ! Tu penses que c’est un pêché ! ». C’était complètement faux. Ce n’est pas parce que le sexe n’était pas pour moi que je jugeais les autres. Je n’ai jamais fait ça.
Alors que je grandissais, j’ai fait quelques rencontres, la plupart innocente. Mais aucune ne m’a fait particulièrement plaisir. Je me suis aussi mise à apprendre tout ce que je pouvais sur le sexe dans l’histoire, la religion, et la science. J’essayais d’y trouver du sens. Je peux maintenant sortir tout un tas de faits intéressants, bien que cela ne m’ait que peu aidé. Mais j’étais sur la bonne voie, puisque j’ai fini par tomber sur ma propre vérité. Ça s’appelait l’asexualité.

Soudainement, vers la fin de mon adolescence et juste avant mes vingt ans, j’avais un mot auquel m’identifier. D’ailleurs, c’est bien plus qu’un mot, c’est toute une histoire que je partage avec d’autres personnes qui sont comme moi. D’après de récentes études, jusqu’à 2% de la population (à la fois femmes et hommes) pourrait être asexuel. Ce n’est pas un sujet particulièrement étudié, mais dans toutes les études, on trouvera des personne n’appartenant à aucune des catégories usuelles. C’est d’ailleurs vrai aussi du monde animal. Les éleveurs et éleveuses d’animaux domestiques vont diront que de temps en temps, il y a des animaux qui — pour une raison inconnue — ne cherchent pas à se reproduire. En général, ce sont des animaux en bonne santé et leurs propriétaires voudraient qu’ils se reproduisent. Le premier de ces animaux à être scientifiquement reconnu était probablement le mouton, dont 3% de la population ne montre aucun désir de se reproduire, sans raison apparente. Leurs hormones ont été étudiées et sont à des niveaux normaux. Ç’a été une grande nouvelle pour moi, puisqu’une autre théorie à mon sujet circulait : que j’avais des problèmes hormonaux.

Sachant cela, je suis allée à la rencontre des autres, en particulier sur AVEN dont les forums sont remplis de personnes de tout âge et qui ont les mêmes problèmes que moi. C’était vraiment réconfortant ! Et j’ai appris là-bas quelque chose qu’aucun article scientifique aurait pu me dire. J’ai appris que j’étais normale ! 100% normale ! Ce qui était naturel pour moi était naturel pour la nature. Je ne brisais aucune règle, je n’étais pas un monstre de foire ou une anomalie. J’étais…moi. Et non seulement j’étais moi, mais en plus j’étais éduquée et prête à affronter ce monde. J’ai depuis appris a relativiser mon asexualité. J’ai traversé des relations platoniques profondes et satisfaisantes avec un certain nombre d’individus, ce que je n’aurais jamais pensé possible. Je suis heureuse dans la vie et même si presque tous les gens que je rencontre font des théories sur moi, j’ai trouvé des personnes qui m’acceptent, et j’ai arrêté de me préoccuper des autres. Il fut un temps où, dans ce monde, l’homosexualité était « contre-nature », tout comme l’était l’intersexualité. Nous avons découvert en étudiant le domaine animal que c’est une caractéristique insolite de l’espèce humaine. Elle essaye de faire rentrer tout le monde dans une binarité de genre (masculin ou féminin), et considère que l’hétérosexualité est la seule sexualité correcte. Maintenant nous savons qu’il y a des millions d’espèces animales qui cherchent à se différencier, aussi bien qu’une pléthore d’êtres humains uniques.

Je sais que le futur est encourageant, et je veux que les jeunes asexuels et asexuelles le sachent. Nous sommes à une époque où nous commençons à être reconnu-e-s, tout comme les lesbiennes et les gays dans le passé. L’asexualité commence à être vue comme comme une option dans certaines études sur la sexualité, au même niveau que l’hétérosexualité, l’homosexualité, et la bisexualité. C’est un changement rafraichissant.
Au final, je voulais juste dire à tous les jeunes asexuels et asexuelles que vous êtes normales et que des personnes sont là pour vous soutenir. Ne laissez jamais qui que ce soit vous convaincre du contraire. Ne laissez jamais qui que ce soit vous convaincre de faire ce que vous ne voulez pas faire. Si, dans votre vie, vous changez, c’est très bien aussi. Ca arrive. Détendez-vous ! Soyez heureux/heureuse et profitez de la vie. Et ne vous arrêtez pas. De mon côté, depuis que j’ai appris à m’accepter moi-même le sentiment de nausée est parti. Le sexe n’est toujours pas ma tasse de thé mais au moins maintenant je n’agis plus comme une enfant de huit ans. Mon « Beeeeerk, c’est degoûtant ! » est devenu un « Bah… » qui veut tout dire.
Ce texte est issu de « An Open Letter to Asexual Teenagers ». Il a été traduit par @ProgVal.
Imaginons encore que vous vous réveilliez dans ce monde et que -justement- vous ne soyez pas asexuel-le. Et d’ailleurs non seulement vous n’êtes pas asexuel-le, mais en plus vous êtes fortement attiré-e par la sexualité. Évidemment, vous êtes incapable de formuler ce que vous ressentez mais vous savez que vos sentiments et vos envies ne sont pas normales. Il n’y a personne autour de vous qui peut vous aider à y voir plus clair et quand vous arrivez à trouver des informations qui vous concernent, votre état est toujours présenté comme un objet de honte ou une préoccupation d’ordre médical. Vous aimeriez former une relation intime avec une autre personne mais quand vous êtes avec quelqu’un votre sexualité devient très vite un obstacle. Vous avez bien essayé de discuter de vos attentes et de vos envies mais vous n’avez jamais rencontré que de l’incompréhension. On vous reproche votre état et certains prétendent même pouvoir vous soigner. Vous comprenez que votre différence repousse et comme vous ne savez pas quoi faire, vous vous résignez finalement à la solitude. »
***
Heureusement, pour la plupart des lecteurs et des lectrices, un tel monde n’est qu’une fiction. Le monde qui vous entoure vous permet de vous comprendre et de vous faire comprendre par les autres en matière de sexualité. Cependant, je vous pose la question : projeté-e dans un tel monde, que feriez-vous ? Auriez-vous envie de pouvoir parler de vos expériences et de pouvoir les comprendre ? Auriez-vous envie que des mots comme « homosexuel-e », « bisexuel-le », « hétérosexuel-le » (parmi d’autres) soient à votre disposition ? Auriez-vous envie que vos sentiments et vos expériences soient marginalisées, ridiculisées ou bien qu’elles soient reconnues comme une possibilité ? Auriez-vous envie de pouvoir rencontrer d’autres personnes qui vous comprennent et avec lesquelles vous puissiez créer des relations, sexuelles ou asexuelles ?
Si votre réponse est « oui » à l’une de ces questions, je pense que vous comprenez mieux nos expériences et nos attentes. Je pense que vous comprenez mieux nos efforts pour faire en sorte que cet isolement, cette incapacité à se comprendre, cette difficulté à habiter un monde qui nous efface, ne soit qu’un mauvais rêve. Finalement, nous voulons la même chose que vous, nous voulons qu’un tel récit ne soit qu’une fiction, qu’on lit d’un œil distrait et qu’on oublie l’instant d’après.
Pour en savoir plus sur l’asexualité, c’est ici.
]]>Ce texte est une traduction de « Reasons why I need the A in LGBTIAQ to stand for Asexual, not Ally » du blog Whimsy and Biscuits.
Parce que ma mère m’a dit que je devais me soûler, m’allonger sur le dos et laisser mon mari prendre son pied. Parce que si j’étais soûle, je serais plus détendue et ce serait plus vite fini.
Parce que ma sœur m’a dit que j’enfermais mon mari dans une relation perverse, et qu’un jour il me quitterait.
Parce qu’elles m’ont toutes les deux regardées avec dégout.
Parce que mon asexualité est considérée comme un crime contre mon mari, un crime aussi grave que celui d’une femme qui tromperait son mari.
Parce que ma cousine n’a même pas essayé de comprendre, et s’est bornée à répéter « et dans cinq ans ? comment te sentiras-tu ? ».
Parce que j’avais tellement peur de mon corps et du sexe, que pendant plus d’un an, je n’ai pas cherché d’aide auprès de médecins, de peur d’être étiquetée comme anormale ou qu’on me dise que j’étais cassée à l’intérieur.
Parce que je me demande au moins une fois par jour si mon mari ne serait pas mieux sans moi.
Parce que je me demande au moins une fois par jour si je suis pas cassée à l’intérieur.
Parce que je me dis encore au moins une fois par jour que je suis pathétique, inutile et anormale.
Parce que j’aime mon mari de toute mon âme, mais partout autour de moi on me répète que c’est faux et que amour = sexe.
J’ai besoin que A signifie Asexuel-le parce que personne ne m’a jamais parlé d’asexualité. Même lorsque j’étais suivie dans un hôpital, tout le monde me disait que mon désir allait se mettre en route.
J’ai besoin que A signifie Asexuel-le parce que nous sommes tout simplement invisibles et tellement insignifiant-e-s que les gens considèrent que nous n’avons même pas besoin d’être représenté-e-s. J’ai besoin que A signifie Asexuel-le parce que tout le monde considère que nos vies sont fades et sans importance, que nous n’avons aucune difficulté et que personne ne nous rend la vie dure.
Pour chaque asexuel-le qui veut une relation, pour chaque asexuel-le qui ne veut pas de relation, pour chaque asexuel-le qui n’a pas n’a pas fini de définir son identité, pour chaque asexuel-le qui a entendu que nous étions anormaux ou anormales, pour chaque asexuel-le qui s’est entendu dire qu’il ou elle ne pratiquait pas le sexe correctement et qu’il ou elle avait besoin de baiser un bon coup. Pour chaque asexuel-le qui a entendu que nous avions besoin d’être bourré-e, que nous avions besoin de nous relaxer, que nous avions besoin d’être violé-e.
Nous avons besoin de représentation et nous avons besoin de visibilité.
Voilà pourquoi le A doit signifier Asexuel-le, et jamais Allié-e.
]]>Ce texte est issu de « Reasons why I need the A in LGBTIAQ to stand for Asexual, not Ally » du blog Whimsy and Biscuits. Il a été traduit de manière collaborative par Calinlapin, et @ProgVal, et @Zolishka.
